Andreï Klepach, l’économiste en chef de VEB.RF — la grande banque publique de développement russe, l’équivalent d’une banque publique d’investissement — a quitté son poste le dimanche 16 août 2026, après douze ans, deux jours après la publication dans la presse d’extraits d’un discours où il affirmait que la Russie ne gagnerait pas sa « guerre d’usure » économique. Le quotidien économique russe Vedomosti a révélé son départ, repris par Kommersant. VEB.RF confirme le départ mais n’a communiqué aucun motif officiel.
En bref #
- Qui : Andreï Klepach (en russe Андрей Клепач), économiste en chef de VEB.RF depuis 2014, ancien vice-ministre russe du Développement économique de 2008 à 2014, enseignant à l’université d’État de Moscou.
- Quand : départ le dimanche 16 août 2026, révélé le jour même par Vedomosti.
- Le déclencheur : un discours prononcé en mai 2026 devant le Club Nikitski, à la Bourse de Moscou — resté sans écho pendant près de trois mois, jusqu’à ce que le service russe du Moscow Times en publie des extraits le 14 août 2026.
- Deux versions : VEB.RF évoque des vues « personnelles » sans donner de motif ; des sources citées par Vedomosti et par le média indépendant The Bell lient le départ au discours. Klepach, lui, refuse de commenter.
Les chiffres à retenir #
- +0,6 % : la croissance du PIB (produit intérieur brut, la richesse produite par le pays) russe au premier semestre 2026, selon Rosstat, l’institut russe de la statistique — soit −0,2 % au premier trimestre puis +1,3 % au deuxième.
- −16,8 % : la chute sur un an des recettes pétrolières et gazières du budget fédéral russe sur janvier-juillet 2026, à 4 595 milliards de roubles (ministère russe des Finances).
- 6 455 milliards de roubles : le déficit du budget fédéral sur les sept premiers mois de 2026, soit 2,8 % du PIB.
- 14,00 % : le taux directeur de la Banque de Russie depuis le 24 juillet 2026 — le taux auquel la banque centrale prête aux banques, et donc le socle du coût du crédit dans le pays.
Ce que Klepach a réellement dit #
Le discours a été prononcé en mai 2026 devant le Club Nikitski, un cercle de discussion abrité par la Bourse de Moscou : il s’adressait à des économistes, pas au grand public. Selon les extraits publiés par le service russe du Moscow Times le 14 août 2026, Klepach y développe trois constats.
Le premier porte sur la durée du conflit : dans cette « guerre d’usure », la Russie ne l’emportera pas. Le deuxième porte sur le décrochage technologique : le pays perd la compétition économique et technologique non seulement face à la Chine et aux États-Unis, mais « à certains égards » face à l’Ukraine, dont l’économie « survit malgré tout ». Le troisième est le plus commenté : il ne croit pas à un effondrement de la Russie, mais juge quasi certaine une crise sociale, précisément au moment où personne ne l’attendra.
À lire Inondations près de Tokyo : pluies « sans précédent » à Chiba, l’aéroport de Narita paralysé
Les propos, tels qu’ils ont été publiés #
« Nous avons une illusion que tout va s’effondrer là-bas. […] Rien ne s’est effondré, et rien ne s’effondrera. Nos coûts, eux, grandissent. »
« L’économie russe prend du retard par rapport à la Chine, les États-Unis, et sur certains aspects l’Ukraine aussi. »
— Andreï Klepach, mai 2026, Club Nikitski. Extraits publiés par le service russe du Moscow Times le 14 août 2026 ; formulation française reprise de La Libre (17 août 2026). Aucun enregistrement intégral de l’intervention n’a été rendu public, et les traductions en circulation varient légèrement.
Ce que dit VEB.RF, et ce que disent les sources #
C’est ici que les récits divergent, et l’article ne tranche pas entre eux.
La version de l’entreprise. Le service de presse de VEB.RF a confirmé que Klepach n’occupait plus le poste d’économiste en chef, mais n’a pas rendu public de motif. Il a seulement indiqué que les vues exprimées par Klepach avaient un caractère personnel — une formule qui marque une distance entre l’homme et l’institution. VEB.RF a aussi fait savoir qu’un successeur était déjà retenu, sans divulguer son nom.
La version des sources anonymes. Des sources citées par Vedomosti évoquent des appréciations publiques sur la situation économique et politique du pays qui ne coïncidaient pas avec la position de la société, ainsi qu’une activité d’analyse menée pour son propre compte. Le média indépendant russe The Bell va plus loin : selon l’une de ses sources, le président de VEB.RF, Igor Chouvalov, aurait écarté Klepach après un « appel d’en haut ». Cette formulation n’a été confirmée ni par VEB.RF ni par une source identifiée.
La version de l’intéressé. Klepach a confirmé à la presse russe qu’il ne travaillait plus pour VEB.RF, mais a refusé d’en commenter les raisons et n’a annoncé aucun projet.
Le détail que la plupart des articles laissent de côté #
Trois éléments donnent à cet épisode sa vraie portée, et ils passent souvent inaperçus.
Le décalage de près de trois mois. Les propos datent de mai. Ils n’ont rien changé pendant onze semaines. Ce qui a déclenché le départ, ce n’est pas l’analyse elle-même — connue de ses pairs depuis le printemps — mais sa mise en circulation médiatique le 14 août. Le départ suit de deux jours.
L’homme fabriquait lui-même les prévisions officielles. Entre 2008 et 2014, Klepach était vice-ministre du Développement économique, c’est-à-dire au cœur de l’appareil qui produit les prévisions de croissance de l’État russe. Ce n’est pas un observateur extérieur qui a été écarté, mais l’un des artisans du dispositif de prévision publique.
Il a été écarté la semaine où les chiffres étaient meilleurs que prévu. Le 12 août, Rosstat a publié une croissance de +1,3 % au deuxième trimestre — au-dessus des attentes du ministère du Développement économique (0,9 %), de celles de la Banque de Russie (0,8 %) et du consensus de marché (0,9 %), d’après Interfax. Le ministère a d’ailleurs relevé son estimation du premier semestre de 0,3 % à 0,6 %. Le diagnostic pessimiste de Klepach a donc coûté son poste à son auteur dans une semaine statistiquement favorable.
L’économie russe en 2026, en données officielles #
| Indicateur | Valeur | Source et date |
|---|---|---|
| PIB, 1er trimestre 2026 | −0,2 % sur un an | Rosstat, publié le 12 août 2026 |
| PIB, 2e trimestre 2026 | +1,3 % sur un an | Rosstat, publié le 12 août 2026 |
| PIB, 1er semestre 2026 | +0,6 % | Rosstat / ministère du Développement économique |
| Prévision de croissance 2026 | 0,0 à 1,0 % (contre 0,5 à 1,5 % en avril) | Banque de Russie, juillet 2026 |
| Prévision de croissance 2026 | 0,4 % | Ministère russe du Développement économique |
| Taux directeur | 14,00 % (−0,25 point) | Banque de Russie, 24 juillet 2026 |
| Inflation annuelle | 5,9 % au 20 juillet ; prévision 2026 relevée à 6-7 % | Banque de Russie, 24 juillet 2026 |
| Recettes du budget fédéral, janv.-juil. | 22 112 milliards de roubles (+8,8 %) | Ministère russe des Finances, 11 août 2026 |
| Dépenses du budget fédéral, janv.-juil. | 28 567 milliards de roubles (+14,5 %) | Ministère russe des Finances, 11 août 2026 |
| Recettes pétrolières et gazières, janv.-juil. | 4 595 milliards de roubles (−16,8 %) | Ministère russe des Finances, 11 août 2026 |
Et concrètement, pour l’Europe et pour la France ? #
La donnée la plus parlante de ce tableau n’est pas la croissance, c’est l’effet de ciseaux budgétaire. Sur janvier-juillet 2026, les dépenses de l’État russe progressent de 14,5 % quand les recettes n’avancent que de 8,8 %. Et à l’intérieur de ces recettes, le poste historiquement dominant — le pétrole et le gaz — recule de 16,8 % sur un an. Autrement dit, le budget russe tient de moins en moins par les hydrocarbures et de plus en plus par le reste de la fiscalité.
C’est précisément l’indicateur que les gouvernements européens suivent pour mesurer l’effet des sanctions et du plafonnement du prix du pétrole russe. Une baisse des recettes énergétiques russes signifie que les mesures pèsent sur la principale source de financement de l’État russe.
Pour un ménage français, il n’y a aucun effet direct et immédiat sur la facture d’énergie ou sur les prix : la France ne s’approvisionne plus en gaz russe par gazoduc et ces chiffres ne modifient rien au marché de détail à court terme. Ce qu’ils renseignent, en revanche, c’est la capacité de financement du conflit dans la durée — la variable qui commande à la fois les débats européens sur les prochaines sanctions et les anticipations des marchés de l’énergie. C’est un indicateur de trajectoire, pas un signal de prix.
À lire Détroit d’Ormuz : Trump annonce (encore) une réouverture, le détroit reste fermé
Sur ce même terrain des recettes pétrolières et des contournements, voir aussi notre article sur la flotte fantôme russe et le navire que la Suède remet à l’Ukraine, ainsi que celui consacré au détroit d’Ormuz et à sa fermeture, autre point de tension sur les routes énergétiques mondiales.
Questions fréquentes #
Comment s’écrit exactement son nom ?
En russe : Андрей Клепач. La transcription française usuelle est Andreï Klepach ; la presse anglophone écrit Andrei Klepach ou Andrey Klepach. Il s’agit de la même personne, les variantes ne portant que sur la transcription du prénom.
A-t-il été officiellement limogé pour ses propos ?
Non, pas officiellement. VEB.RF a confirmé son départ le 16 août 2026 sans rendre public de motif, en indiquant seulement que ses vues avaient un caractère personnel. Le lien avec le discours de mai est établi par des sources anonymes citées par Vedomosti et The Bell, non par une déclaration officielle. Klepach lui-même n’a pas commenté les raisons de son départ.
Qu’est-ce que VEB.RF ?
VEB.RF est la société publique de développement de la Russie, héritière de la Vnechekonombank. Elle finance des projets d’infrastructures et des programmes industriels ; on la décrit couramment comme la banque publique d’investissement russe. Elle est dirigée par Igor Chouvalov, ancien vice-Premier ministre.
À retenir #
Andreï Klepach a quitté VEB.RF le 16 août 2026, après douze ans comme économiste en chef et deux jours après la publication d’extraits d’un discours de mai où il jugeait que la Russie ne gagnerait pas sa « guerre d’usure » économique et anticipait une crise sociale. VEB.RF n’a donné aucun motif officiel et parle de vues personnelles ; le lien avec le discours repose sur des sources anonymes. Les données publiques russes de l’été 2026 dessinent une économie à croissance faible (+0,6 % au premier semestre), à inflation encore élevée et à budget sous tension, avec des recettes pétrolières et gazières en recul de 16,8 % sur un an. C’est ce dernier chiffre, plus que le départ lui-même, que les capitales européennes regardent.
Plan de l'article
- En bref
- Les chiffres à retenir
- Ce que Klepach a réellement dit
- Les propos, tels qu’ils ont été publiés
- Ce que dit VEB.RF, et ce que disent les sources
- Le détail que la plupart des articles laissent de côté
- L’économie russe en 2026, en données officielles
- Et concrètement, pour l’Europe et pour la France ?
- Questions fréquentes
- À retenir