La « flotte fantôme » russe désigne les centaines de navires vieillissants, aux propriétaires opaques et à l’assurance incertaine, que Moscou utilise pour contourner les sanctions occidentales sur son pétrole. Et elle vient de subir un revers inédit : la Cour suprême de Suède a confirmé le 4 août 2026 la remise à l’Ukraine du Caffa, un cargo de cette flotte arraisonné en mars, une décision révélée ce jeudi 6 août et saluée comme « historique » par la diplomatie ukrainienne.
Le même jour, un autre navire rattaché à cette flotte faisait l’actualité pour une raison plus sombre : une nappe de pétrole d’environ 600 km² s’étend au large d’Oman depuis l’épave du pétrolier Caroline Bezengi. Deux affaires distinctes, un même système. Explications.
En bref
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- Le Caffa, cargo de 96 mètres naviguant sous un faux pavillon guinéen, avait été arraisonné le 6 mars 2026 au large de Trelleborg (sud de la Suède), à la demande de la justice ukrainienne.
- La Cour suprême de Suède a refusé le 4 août d’examiner le recours de l’armateur : le navire et sa cargaison de céréales, soupçonnée d’être du blé ukrainien volé, reviendront à l’Ukraine.
- L’Union européenne a sanctionné près de 650 navires de la flotte fantôme, selon la diplomatie française (juin 2026).
- Au large d’Oman, la nappe échappée du pétrolier échoué Caroline Bezengi est passée de 45 km² le 26 juillet à 600 km² le 4 août, selon les relevés satellites analysés par Greenpeace.
Le Caffa : un précédent judiciaire, pas une simple sanction #
Le 6 mars 2026, la police suédoise arraisonne au large de Trelleborg un cargo de 96 mètres parti de Casablanca le 24 février, cap sur Saint-Pétersbourg. Le Caffa navigue sous un faux pavillon guinéen et compte 10 Russes parmi ses 11 membres d’équipage, selon la dépêche reprise par La Libre.
Point important : ce n’est pas une saisie au titre des sanctions européennes, mais une réponse à une demande d’entraide judiciaire formulée par l’Ukraine, qui enquête sur un vol présumé de céréales dans les territoires occupés. Selon le commissaire ukrainien aux sanctions Vladyslav Vlasiuk, cité par Euronews, le navire avait auparavant transporté, en juillet 2025, une cargaison partie de Sébastopol (Crimée annexée) et déchargée à Tartous, en Syrie.
Deux juridictions suédoises ont validé la remise du navire et de sa cargaison à Kiev. Le 4 août, la Cour suprême a refusé d’examiner le recours de l’armateur, Caffa Shipping Ltd, rendant la décision définitive. Pour le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiga, elle « constitue un précédent important, démontrant que l’action résolue des forces de l’ordre et des procureurs, conjuguée à l’indépendance et à l’impartialité de la justice, peut donner une traduction concrète au principe de responsabilité ». Selon Euronews, il s’agirait de la première décision de justice de ce type visant un navire de la flotte fantôme. La date effective de la remise n’avait pas été communiquée au 6 août.
Qu’est-ce que la « flotte fantôme » russe ? #
L’expression désigne l’ensemble des navires, pour l’essentiel des pétroliers, que la Russie mobilise depuis 2022 pour exporter son brut en dehors des circuits maritimes occidentaux. Leurs caractéristiques reviennent d’un dossier à l’autre : navires âgés et mal entretenus, montages de propriété opaques, pavillons de complaisance voire faux pavillons (comme celui du Caffa), transpondeur AIS (système d’identification automatique) parfois coupé, et couverture d’assurance en dehors des grands assureurs maritimes.
Il n’existe aucun registre officiel, et l’ampleur exacte de la flotte varie selon les critères retenus. Trois ordres de grandeur sourcés :
- près de 650 navires sanctionnés par l’Union européenne, selon la diplomatie française (juin 2026) ;
- plus de 600 navires interdits d’accès aux ports et aux services de l’UE, selon Euronews (juin 2026) ;
- 192 pétroliers jugés « à haut risque » recensés par Greenpeace (août 2026).
Pourquoi ces navires existent : le mécanisme du plafonnement des prix #
Pour comprendre la flotte fantôme, il faut revenir au plafonnement du prix du pétrole russe instauré fin 2022 par le G7 et l’Union européenne. Le principe : les armateurs, courtiers et surtout les assureurs occidentaux, qui couvrent l’essentiel du transport maritime mondial, n’ont le droit de servir une cargaison de brut russe que si elle est vendue sous un prix plafond. Fixé à l’origine à 60 dollars le baril, ce plafond a été abaissé à plusieurs reprises : il s’établit aujourd’hui à 44,10 dollars le baril, et sa révision a été repoussée à janvier 2027, selon Euronews (juin 2026), alors que le brut russe Urals s’échangeait autour de 87 dollars après la fermeture du détroit d’Ormuz.
Vendre au-dessus du plafond suppose donc de se passer des services occidentaux : c’est précisément la fonction de la flotte fantôme. Des pétroliers en fin de vie, dans un « état de délabrement alarmant » selon les termes rapportés par Euronews, sont rachetés via des sociétés écrans et assurés auprès d’acteurs dont la capacité réelle d’indemnisation en cas de marée noire est incertaine. C’est ce maillon, l’assurance, qui inquiète le plus les États côtiers. Ces tensions pétrolières se font d’ailleurs sentir jusqu’en Europe, comme le montre le choc énergétique qui a suivi la fermeture d’Ormuz.
À Oman, l’autre visage de la même flotte #
Le scénario redouté est en train de se produire au large d’Oman. Le pétrolier Caroline Bezengi, rattaché à la flotte fantôme et sous sanctions britanniques depuis février, a été endommagé le 6 juin par trois explosions, d’origine incertaine selon la dépêche publiée par Marine & Océans ; Greenpeace évoque de son côté une attaque présumée à la mine ventouse. Privé de moteur et de gouvernail, le navire a émis son dernier signal le 11 juin avant de s’échouer, entre le 18 et le 23 juin, près de l’île d’al-Qibliyah, dans l’archipel des Hallaniyat, au sud du pays.
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Sur la cargaison, les estimations divergent : Greenpeace évoque environ 800 000 barils, tandis que la dépêche de Marine & Océans fait état d’un chargement d’environ un million de barils effectué le 11 mai au terminal russe de Sheskharis, en mer Noire. Le navire, radié du registre camerounais le 29 mai, figure désormais comme « pavillon inconnu » auprès de l’Organisation maritime internationale (OMI), selon Greenpeace.
Les relevés satellites analysés par l’ONG donnent la mesure de l’accélération : 45 km² de nappe le 26 juillet, 150 km² le 2 août, environ 600 km² le 4 août. La zone abrite une réserve marine créée en 2025 : récifs coralliens, herbiers, tortues marines, oiseaux migrateurs et une population menacée de baleines à bosse sont directement exposés, selon Greenpeace et l’ONG néerlandaise PAX, qui redoute une « rupture totale du navire ».
Les épisodes récents en un tableau #
| Navire | Période | Ce qui s’est passé |
|---|---|---|
| Caffa | mars à août 2026 | Arraisonné au large de Trelleborg (Suède) ; remise à l’Ukraine confirmée par la Cour suprême le 4 août |
| Caroline Bezengi | juin à août 2026 | Échoué au large d’Oman après des explosions ; nappe d’environ 600 km² au 4 août (Greenpeace) |
| Boracay | septembre 2025 | Intercepté par la France (diplomatie française) |
| Grinch | janvier 2026 | Intercepté par la France |
| Deyna | mars 2026 | Intercepté par la France |
| Tagor | 31 mai 2026 | Intercepté par la France |
Pourquoi ça compte #
Un précédent juridique. Jusqu’ici, ces navires étaient surtout sanctionnés, inspectés ou immobilisés. Avec le Caffa, une justice européenne ordonne pour la première fois, selon Euronews, le transfert effectif d’un navire et de sa cargaison à l’Ukraine. Pour les armateurs écrans, le risque n’est plus de perdre l’accès aux ports : c’est de perdre le navire.
Un risque environnemental documenté. L’épisode d’Oman le montre : des pétroliers âgés, sous-assurés, chargés de centaines de milliers de barils, croisent le long de côtes qui n’ont aucune garantie d’être indemnisées en cas de marée noire.
Le nerf financier de la guerre. Les exportations de pétrole restent une ressource essentielle de l’économie russe, rappelle Marine & Océans, au moment où les appels à mettre fin à la guerre en Ukraine se multiplient jusque chez les partenaires de Moscou.
Questions fréquentes #
Combien de navires compte la flotte fantôme russe ?
Il n’existe aucun registre officiel. L’Union européenne a sanctionné près de 650 navires selon la diplomatie française (juin 2026), plus de 600 étant interdits d’accès aux ports et services de l’UE. L’ONG Greenpeace recense de son côté 192 pétroliers jugés à haut risque.
Pourquoi la Suède pouvait-elle saisir puis remettre le Caffa ?
L’arraisonnement du 6 mars 2026 répondait à une demande d’entraide judiciaire de l’Ukraine, qui enquête sur un vol présumé de céréales. Deux jugements suédois ont validé la remise du navire et de sa cargaison, et la Cour suprême a refusé le 4 août d’examiner le recours de l’armateur.
Que sait-on du pétrolier échoué au large d’Oman ?
Le Caroline Bezengi, rattaché à la flotte fantôme russe, est échoué près de l’île d’al-Qibliyah depuis fin juin après des explosions survenues le 6 juin. Selon Greenpeace, la nappe de pétrole atteignait environ 600 km² le 4 août et menace une réserve marine créée en 2025.
À retenir
- La Cour suprême de Suède a rendu définitive, le 4 août 2026, la remise à l’Ukraine du cargo Caffa et de sa cargaison de céréales.
- C’est, selon Euronews, la première décision de justice de ce type visant un navire de la flotte fantôme russe.
- Cette flotte, constituée pour contourner le plafonnement du pétrole russe (44,10 dollars le baril actuellement), compte des centaines de navires sanctionnés.
- Au large d’Oman, l’échouement du Caroline Bezengi et sa nappe d’environ 600 km² rappellent le risque environnemental porté par ces navires vieillissants et sous-assurés.